Les sculptures de Lucien Bégliomini
"Et Dieu vit que cela était bon !"

Lucien Bégliomini a relu la Bible depuis le cinquième jour de la création quand Dieu créa les animaux volants, domestiques et sauvages… jusqu'au sixième jour quand Dieu dit “Faisons l'homme à notre ressemblance”.

Il les créa mâle et femelle et leur dit “Remplissez la terre et soumettez-la”. Puis il y eut un soir et un matin. Mais, contrairement à Dieu qui se reposa le septième jour, Lucien Bégliomini se leva et se mit au travail dès le matin de ce septième jour et, plutôt que de sculpter l'homme dans le trachyte ou le noyer, matériaux d'origine divine, il a utilisé ceux créés par l'homme : ciment, mortier, béton et, pour colonne vertébrale, des tuyaux d'échappement trouvés dans les décharges… comme s'il eût voulu donner à Dieu des leçons de recyclage !

Bref, ce que l'homme avait créé, ciment et déchets, a servi à Lucien Bégliomini pour redonner forme à l'homme que Dieu avait créé à sa propre image…

Naturellement, il en a profité pour que cette forme fût plus ressemblante à l'image que les femmes et les hommes souhaiteraient donner d'eux-mêmes et non de Dieu : juste ce qu'il faut de rondeur et de galbe pour habiller les squelettes ; mais suffisamment de légèreté dansante afin que ces rondeurs au “toucher” du regard, se métamorphosent en muscles lorsque l'effort les fait saillir.

Si bien qu'en contemplant le jardin biblique façonné par Lucien Bégliomini on peut se demander si l'on a affaire à des corps qui se mettent en mouvement ou à des mouvements qui s'incarnent dans une matière, mais une matière qui ne voudrait être que l'idée d'elle-même, une facette du verbe de Dieu !

A une époque où l'on a l'impression que personne n'est vraiment satisfait de ce qu'il est, de ce qu'il fait, ou ne fait pas… ni de la société dans laquelle il est enchâssé, Lucien Bégliomini nous invite a nous asseoir parmi des créatures de rêve qui peuvent nous délivrer au moins momentanément, des problèmes stressants qui rendent obèses nos muscles et nos pensées.

Ce retour dans le jardin primordial, où a explosé la vie selon toutes ses formes et toutes ses couleurs, devrait nous redonner le goût du printemps, l'envie de nous enivrer des aurores et des crépuscules d'or, de grâce et de bonheur.

Si, à cette apparition biblique s'ajoute pour vous la chance de surprendre Lucien Bégliomini en pleine action, vous découvrirez un homme qui n'a rien de commun avec celui que vous avez peut-être aperçu la veille, chez des amis ou dans un bar… Et, s'il est habité par la passion, vous allez découvrir des gestes. des regards et un comportement où il n'est plus lui-même, où, enfin, il s'est identifié à cette inquiétude créatrice qui n'appartient à aucun pays, à aucune époque et pas même à lui : Lucien Bégliomini est quelqu'un qui n'est jamais tout à fait là où vous croyez le voir, tel un mirage dans le désert de Lybie…

Plotin, un philosophe alexandrin, dirait qu'il est un hypostase de l'Aventure… Car il donne envie de sortir de l'enfer des niaiseries et d'aller ailleurs.

Reste la difficulté de lui tenir pied. “Ce qui n'est pas évident !”

 

André Nicolas
(article paru dans “l'Essor” 24 avril 1999 - Corrèze)