Un sculpteur en Haute-Corrèze :
Lucien Bégliomini l'inclassable

On peut vivre en Haute-Corrèze, en butte au froid et à la faim… et être un créateur de beauté.

On peut être beau, fort bien sculpté soi-même, jeune encore… On peut être un descendant des Romains qui se sont abâtardis en latins frivoles, et avoir conservé d'eux le visage d'un César, le regard “ailleurs”, le goût de la création…

Si Lucien Bégliomini n'a rien pour vivre, il ne vit pas pour rien ; s'il est près de nous, il est aussi cet être des lointains dont parle Heidegger…

Cela explique, sans doute, que L.B. n'est classable dans aucune école de sculpture. Et cela ne vient pas de ce qu'il n'en a suivi aucune, mais bien plutôt de ce qu'il est sa propre école, en ce sens qu'il engendre la sculpture aussi spontanément que l'eau coule dans la direction de la plus grande pente.

Les théoriciens de la “gestalt” verraient en lui l'illustration la plus typique de leur conception selon laquelle nous voyons les images sensorielles non point analytiquement mais syncrétiquement. C'est pourquoi il serait vain de chercher des détails dans les oeuvres de L.B., pas même des détails qui justifieraient la forme… De sorte que, si vous en décelez malgré tout, et c'est votre droit, ils ne peuvent révéler que vous-même… En ce sens, ce genre de sculpture joue le rôle d'une catharsis que pourraient lui envier les confesseurs et les psychanalystes. Du point de vue de la Gestalt-théorie, le risque couru par L.B. est évident qui consiste à ne produire et reproduire que des séries récurrentes… dans le cadre d'une subjectivité enroulée sur elle-même. Eh bien ! Lucien Bégliomini semble y échapper avec une extrême facilité. Non qu'il s'inspire des oeuvres d'autres sculpteurs, de province ou de Paris, car il ne quitte pratiquement jamais la Corrèze où il s'est égaré il y a une douzaine d'années, sans même tenter de retrouver le chemin de Paris où il est né dans une famille modeste d'immigrés !

On ne peut parler non plus d'une progression linéaire, mais plutôt d'une évolution par embranchements multiples, au gré de ses rencontres avec la nature et avec les hommes, surtout les femmes, dont il convoite justement ce qu'il peut styliser et fixer dans une forme emblématique ou, quelquefois, grimaçante, selon qu'il est séduit ou révulsé, en paix ou en révolte, fasciné ou écoeuré… car sa subjectivité, loin d'être enfermée, est ouverte comme une blessure permanente.

Pour cette raison, sauf à terminer une oeuvre entreprise, il ne sait jamais ce qu'il fera le lendemain, pas même s'il fera quelque chose…

Qu'on n'aille pas croire, néanmoins, que Lucien est un fantaisiste, un “propre à rien”, un cagnard ! Nul homme n'est plus malheureux que lui s'il est démuni de projets ; en revanche, aucun regard n'a plus d'éclat ni plus de braise que le sien lorsqu'une idée fond sur lui comme la foudre ou lorsqu'il donne le premier coup de ciseau dans un bloc de pierre ou dans une vieille poutre de chêne…

Même s'il travaille la pierre et même s'il est tenté par le bronze, c'est le bois qui fait l'objet de ses prédilections. En particulier, il est amoureux des poutres de récupération, de celles qui sont chargées de plusieurs siècles. Il faut le voir en palper l'étoffe douce et chaude, comme si c'était l'épaule d'une vestale… Besogner le bois, où dévêtir le corps d'une vierge, pour en révéler les formes, produit en lui un même enchantement, à condition que rien ne vienne ternir l'élan d'adoration… On ne s'étonnera pas de le voir faire surgir des formes qui, pour être abstraites, n'en éveillent pas moins des phantasmes qui se projettent en courbes fascinantes, telles celles d'une jambe cambrée, d'un sein, d'un genou, d'une fesse ou d'une combe secrète… Les toucher du regard fait monter en vous l'irrépressible besoin de les caresser avec la main… A fortiori, si l'on en fait varier l'éclairage…

Et quand survient l'esquisse d'un visage les traits en sont tels qu'on peut habiller leur fond de naïveté par toutes les images dont regorgent la mémoire, l'idéal et la sensibilité de chacun.

Si Lucien Bégliomini avait vécu deux ou trois siècles plus tôt, on peut imaginer qu'il serait allé frapper à la porte de l'Abbaye de Bonnaigue, près d'Ussel, et qu'il serait devenu l'un de ses moines sculpteurs. Il se serait trouvé en parfait accord, non seulement avec leur manière de vivre, fruste et artisanale, mais avec cette quête passionnée de l'UN de Plotin à travers la multiplicité de ses hypostases, …

Peut-être aurait-il atteint ce qu'il cherche dans les créatures sans jamais le trouver : le repos dans l'extase où la chair se réconcilie, enfin, avec l'idéal de beauté.

Ces quelques considérations peuvent expliquer à la fois l'originalité de cette oeuvre et l'insouciance de son auteur à l'égard du monde du commerce : jusqu'à présent L.B. n'a vendu qu'avec amertume et le prix demandé n'a été calculé qu'à l'aune de ses besoins les plus rudimentaires, ou de ses frustrations… Il ne vend volontiers qu'aux personnes qu'il trouve en harmonie avec la pièce choisie.

André NICOLAS

(article paru dans “l'Essor”)